Kieffer Annick, À la frontière. Malgré-eux, 2017

Préface de Marie-Claire Vitoux, historienne

À l’heure où l’Europe commémore la sortie de guerre en 1918, paraît un roman inscrit dans la sortie de la seconde guerre mondiale en Alsace. Aucun historien n’a encore investi ce sujet si difficile dans cette province à l’histoire bien particulière[1]. Si les travaux sur la « dépaiténisation » de la France et sur la dénazification de l’Allemagne d’après-guerre sont nombreux, l’Alsace, qui s’en étonnera ?, n’a pas bénéficié de cette salutaire opération de nettoyage des plaies.

Dans l’Alsace des villes et des villages, l’immédiat après-guerre fut pourtant un second temps de souffrances après celles de l’annexion de fait à l’Allemagne nazie. Les morts en exil, en camps ou au combat manquent douloureusement. Quelques Alsaciens accusés d’adhésion active au nazisme subissent l’épuration. Ils côtoient les survivants du front russe et de Tambov, les engagés dans les armées de libération qui portent parfois la lourde responsabilité de la « transplantation » de leur famille en Allemagne, les survivants de la Shoah qui a décimé l’une des communautés les plus dynamiques du  judaïsme européen, sans oublier tous les Mitlaüfer, si nombreux et si pressés de refermer la parenthèse.

Annick Kieffer raconte ces années d’après-guerre dans lesquelles se débattent ses personnages : Elisabeth, enfermée dans sa honte, part à la recherche de son frère Charles, un simplet broyé par les événements. Elle rencontre dans sa quête des autonomistes dévoyés en nazis, collaborateurs zélés du nouveau régime, Louis le héros résistant si honteux d’avoir condamné ses parents à la « transplantation » loin de leur village du Sundgau et qui en sont morts, Marcel l’enfant mal aimé revenu définitivement abimé par les combats sur le front russe et par Tambov, et tous les bien-pensants et autres mauvaises langues.

Dans ce roman, les personnages insérés dans la Grande histoire permettent au lecteur de ressentir des vérités humaines qui échappent au discours scientifique. Dans cette fresque alsacienne, les destins entremêlés des personnages donnent à voir sur trois générations les blessures collectives qui ont empoisonné la région depuis 1870.

En ce sens, ce roman prend sa part, une belle part, dans l’accomplissement du devoir d’histoire.

[1] À l’exception de l’étude de Jean-Laurent VONAU, L’épuration en Alsace, La Nuée bleue, 2005.

A-la-frontiere

A propos laresistancedesalsaciens

Chargé d'études pour l'Association pour des études sur la Résistance intérieure des Alsaciens (AERIA).
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